L’islamisme : alibi de l’occident et allié objectif des dictatures
Clamons la vérité, aussi crue soit-elle : ce n’est pas de l’ « islamisme » que l’occident a peur, mais bien de l’extension de la démocratie dans le sud du bassin méditerranéen. C’est bien connu, le tout n’est pas la somme des parties, et le concept politique qui émergerait d’une véritable révolution populaire ne serait bien entendu pas prêt à se faire voler sa victoire. Il est donc, pour les tenants des pouvoirs en place, d’un côté comme de l’autre de la mer Méditerranée, plus précautionneux de pacter avec le diable que de traiter avec les anges. Voilà pourquoi les puissances étrangères et plus particulièrement les pays européens ont été si frileux à se prononcer sans ambigüité pour la légitimité des manifestations.

L’ « islamisme » n’est rien d’autre que l’alibi de l’occident et, du même coup, l’allié objectif des dictatures qui se sont –ou ont été– installées.

Car enfin, il suffit de se rappeler que c’est bien sur le bord de la mer Méditerranée, et de surcroît dans l’un des plus grands pays du bassin, la Turquie, avec son président Mustafa Kemal Atatürk, que les chemins de la démocratie et de la laïcité en pays « islamique » se sont ouverts. C’était en 1923.

C’est ensuite que le dirigisme, qui a toujours prévalu dans les autres pays, d’abord sous le joug de la colonisation ou du protectorat, s’est progressivement renforcé jusqu’à devenir le mode de gestion généralisé au sud de la mer Méditerranée.

Ont succédé à la décolonisation, des royautés –autocratiques par excellence– qui ont repris leurs droits, ou des régimes autoritaires, voire des dictatures (même si la plupart se réfèrent au socialisme, ce qui est un comble), qui se sont accrochés au pouvoir. Et cela a duré des dizaines d’années, voir plus d’un demi-siècle pour certains des régimes en place.

Mais ne nous trompons pas, les meneurs de jeux sont restés les mêmes. Ils ont seulement perfectionné l’art de tirer les ficelles à distance, depuis Paris, Londres, Rome, Berlin, Madrid… mais aussi depuis Washington. Et si l’islam a généré ce qu’aujourd’hui on appelle indûment « islamisme », mais qui n’est rien d’autre que du terrorisme, c’est du fait de l’attitude de rejet par ces mêmes puissances d’un multiculturalisme à la recherche de dignité, mais c’est là un autre problème sur lequel nous reviendrons plus tard dans une autre tribune.

C’est ainsi que ces mêmes meneurs de jeux ont entretenu des relations ambigües avec les dictateurs en place, les caressant dans le sens du poil, commerçant avec eux dans des directions pas toujours avouables, comme les ventes d’armes et de matériels de maintien de l’ordre, disproportionnées avec les besoins sécuritaires de ces pays… Rappelons la proposition au tout début des manifestations à Kasserine et à Tunis de Michèle Alliot-Marie au président tunisien Ben Ali de lui envoyer le secours des forces anti-émeute françaises. Rappelons aussi ce contrat de livraison d’armes au gouvernement tunisien, conclu juste avant les manifestations.
Et, en retour, les dictateurs d’opérette de vendre aux meneurs de jeux leurs matières premières dont leurs sous-sols regorgent à des cours défiant toute concurrence. Et ce ne sont pas, bien entendu, les pays acheteurs qui s’en plaignent, allant jusqu’à héberger les comptes personnels des dirigeants de ces pays sans se poser de questions sur les origines et les compensations financières.

Et, copains comme cochons, les partenaires de l’Union pour La Méditerranée célèbrent le même leurre, qui, rappelons-le, a pour non « islamisme » et qui est l’ « alibi » pour le nord et l’ « allié objectif » pour le sud.

Car enfin, pour quelles raisons le nord agiterait-il avec tant d’insistance la menace « islamiste » si ce n’était pour faire passer la pilule de son soutien à des dictatures et, pour quelles raisons ces mêmes dictatures se positionnent-elles, face à l’opinion mondiale, comme des remparts à l’ « islamisme » si ce n’est pour continuer à bénéficier du soutien du nord.

Chacun agite l’épouvantail de l’ « islamisme » pour servir ses intérêts, alors que le mouvement en cours n’a rien, mais absolument rien, de religieux, ni d’extrémiste. Il s’agit d’un mouvement essentiellement populaire composé principalement de jeunes, arabes, berbères et bédouins, musulmans principalement sunnites mais aussi shiites, et de minorités coptes, chrétiennes, et même juives. Un mouvement que l’on peut qualifier de spontané dans son essence, qui, dans un premier temps, s’est nourri de lui-même, avant d’être rejoint, progressivement, par des partis d’opposition désorganisés, laïques ou religieux, jusqu’alors muselés ou en exil, si ce n’est en prison pour la grande majorité de leurs membres.

Enfin, au nom de la pérennité inavouable des avantages acquis, le nord comme le sud entretiennent une querelle sémantique entre islam et « islamisme » alors que ces deux termes, synonymes, ne désignent qu’une seule et même doctrine. C’est Voltaire qui a remplacé le vocable « mahométisme », perçu comme péjoratif par les musulmans, par celui de islamisme, ou doctrine de l’islam.

L’islamisme, le christianisme, le judaïsme, ne sont pas le terrorisme et la confusion entretenue –même par les historiens modernes– est une insulte à tous ces peuples de La Méditerranée qui ont en commun de se réclamer de la religion du livre et qui n’espèrent qu’une chose : se liguer enfin pour combattre toute forme de fondamentalisme, qu’il soit politico-religieux ou religieux, et qui ne peut qu’aboutir à la ruine de leurs pays.

jipsan